from Prose de l'étrangère
OCTOBER-NOVEMBER 2000
JULIEN GRACQ
From PROSE POUR L'ETRANGERE
I
Je n'ai pas renoncé à compter les jours. Tant de jours
avant toi, au long desquels le silence faisait la haie,
comme pour une grande armée qui va secourir une
ville. Les jours où tu n'es pas venue, où tant d'ombre
est tombée de mes mains inutiles. Mais j'en ai connu
où tu entrais comme la brassée de fleurs qu'on jette par
la porte d'un jardin, et j'ai cru parfois que tu ne partais
jamais qu'à la nuit tombée. Et il y avait des jours aussi,
de bons jours complices et longs comme une paupière
baissée, où le soir couvait infatigablement comme une
braise sous la cendre. Tu n'es pas à jamais hors d'at-
teinte, et parfois j'ai été bien près de toi. Je me sou-
viens d'un jour finissant que la tendresse cernait
comme une île. Dans la grande pièce silencieuse où le
soir montait comme la mer, interminablement, à coups
légers elle poussait contre moi son front étroit, comme
une petite vague auprès de son rocher.
Structure
21 lines · 5 stanzas