Royaut / Royalty

ROYAUTE
La nuit sans bouche, la nuit sans plume; la nuit de poudre
noire et des ombres qui bougent;
La nuit des cavernes, la nuit d'un seul coup de fusil et
d'aucun chant de coq,
La nuit compacte, dans ses glaces prenant les anges du
combat, et la muréne aux taches de venin;
La nuit de verre, la nuit sans faille,
Du bout de ton fuseau, bergère, tu la brises . . . Tu la
couvres de dentelle et de fils . . . D'une Lorraine de
gelée blanche, tu te lèves . . . La Champagne s'éveille
dans le bouillon de tes jupes; et l'Artois dans ses
prismes sépare les couleurs.
Les Grandes Compagnies descendent sur l'Espagne:
Elles sentent le harnais, le cuir, la morve des chevaux.
Dans la Gascogne, entre les haies de mais, les oies
trompent le silence. Goût de sable, goût d'ceillet,
Sous un ciel frangé de noir
Comme une huître.
© Editions du Seuil, 1962.
ROYALTY
The night of no mouth, the featherless; the night of black
powder and moving shadows;
Night of caverns, night with one rifle shot and no cockcrow,
The night compact, with angels of combat caught in its
mirrors, and the moray spotted with venom;
The night made of faultless glass,
One tap of your distaff, shepherdess, and it's shattered . . .
You wrap it in lace and in threads . . . From a Lorraine
of white frost, you arise . . . The land of Champagne
awakes in your welling skirts; the Artois deep in its
prisms divides the colors.
The great bands of mercenaries sweep down on Spain,
Reeking of harness, of leather, the streaming nostrils of
horses.
Among the cornrows of Gascony, geese betray the silence.
Tang of sand, tang of pinks,
Under a sky fringed with black
Like an oyster.
Epée de basalte
Dans la forét de sapins!
La neige sous l'écorce et Pampelune morte parmi les
truites...
Le vent se fige sur l'autel et les anges de plâtre et la
Sainte Famille
Sur la haute marée, sur leur mâture de bois,
Tendent des toiles bleu marine et s'en vont à l'aveugle
Ainsi que tout et même ces rues sous les fanaux
Qui sont comme les planches d'une nef.
Malte!
Tunis!
Cités noires où le soleil crucifié règne en maître
Bien qu'écartelé, à coups de mail et de coins,
Tenu sur les quatre feuilles de la peste.
Basalt sword
In the forest of firs!
Snow under the bark and Pamplona dead among trout. . .
The wind congeals on the altar and the plaster angels and the
Holy Family
Out on the high tide, on their wooden masts,
Spread sea-blue sails and then set out blindly
As everything else and even the streets in the lantern light
Are like the planks of a ship.
Malta!
Tunis!
Black cities where the crucified sun reigns as master
Though quartered by blows of the wedge and
sledgehammer,
Though held high on the quatrefoil of the plague.
Sur les poitrines, ces croix;
Dans les mains, ces clochettes;
Ces bubons sur les lèvres, et ce rêve d'un seul désert
Plein d'os bien blancs et propres.
Bergers des morts
Qui fouettez devant les vertes giboulées
Vos troupeaux de cigognes; bergers dans le vent,
Le visage cinglé par la crinière des chevaux;
Maîtres des faucons,
Lieutenants, cavaliers, trappeurs,
La reine tisse, vous brodez sur la haute laine
L'image précieuse de vos courses. L'autour sur le gant de
cuir un instant s'attache;
Il flamboie, et l'herbe bouge et le voilà suivant la
courbure du ciel, et puis dans la poussière, la plume et
le sang.
Les troupeaux transhument: une odeur de laiterie
traverse les portes de madriers . . .
Et le roi regarde son royaume
Et ses grandes fermes qui voyagent. Il s'en va dans son
chariot de comédie. I dort sur ses peaux de bœufs et
d'antilopes,
Et il entend les jurons des bouviers et les bâtons qu'ils
cassent dessous les roues.
Ah! royaume. Et partout ces princes capricieux qui
coupent son sommeil de fêtes trop violentes. Lui qui
gouvernait les yeux fermés,
Voilà qu'on l'éveille: alors tout se fragmente, se morcelle;
il n'est plus prince que d'un coin de terre
Que limite à l'ouest le marais, à sa gauche un bois de
châtaigniers.
On tend son arc, la flèche vole ou bien c'est le tiercelet:
entre les cornes des bœufs, une sarcelle vient s'abattre.
Derrière nous, les neiges pleines de grelots et de lamas.
Nous entrons dans le pays des Celtes: douze pierres sur
le ciel gravent les routes astrales; sur le trèfle blanc, une
barque; mais la mer elle-même se couvre d'un bruit de
fenaison . . . Faneuses!
These crosses on their chests;
These small bells in their hands;
These boils on their lips, and this dream of a single desert
Full of very clean white bones.
Shepherds of the dead
Who lash their flocks of storks before
The sudden green showers; shepherds in the wind,
Their faces slashed by the horses' manes;
Falcon-masters,
Lieutenants, horsemen and trappers,
The queen is weaving, and on the long wool you
embroider
The rare images of your journeys. One instant the goshawk
clings on the leather glove;
He flames up, the grass sways and he goes curving along
with the sky, and then in the dust, the plumage and
blood.
The flocks change their pastures: a smell of milking comes
through the thick-beamed doors . . .
And the king considers his kingdom
And his great travelling farms. He goes off in his
stage-chariot, sleeps on his oxhides and antelope skins,
And he hears the drovers cursing, the poles cracking
under the wheels. |
Ah! kingdom. And on all sides these capricious princes
breaking into his sleep with their violent feast-days. He
who governed eyes closed,
Now they're waking him up: then everything
fragments, falls into parcels; he's only prince of a small
spot of earth
Bounded on the west by the marsh, on his left by a
forest of chestnuts.
The bow is bent, the arrow flies or the falcon: a teal
hurtles down between the two ox-horns.
Behind us, the snows full of small bells and llamas. We
enter the land of the Celts: twelve stones on the sky
mark the astral paths; a boat on white clover; but the
sea itself is wrapped in a sound of hay-making . . .
Vos räteaux éparpillent la lumière. De vos fronts de
plume, poussant les marées (et vos yeux, lentement, de
sombre vin!)
Bœufs!
Aux bourrelets de vos pattes traînant des isthmes,
Abordant des contrées de varech et de vastes moulins,
De grands empires, des terres gavées de sang,
Bœufs! devant vous forçant les portes nocturnes,
L'éventail des poutres et des tornades-
C'est l'ouest:
La Vendée plus douce qu'un plumage,
Les îles dans la pourpre des joncs.
Voici les terres spirituelles, les pluies tellement tristes.
Voici la tourbière et le mufle des bêtes,
Le chien, et le ponceau que le vent soulève,
Là-bas, entre les haies, où la pluie encore, bien que menue,
S'acharne contre un bruit de chariots et de cloches; contre
un parfum de tilleul . . . Et la dernière étoile
Vacille sur sa tige de graisse.
Your rakes strew the sunlight. And with your feathery
foreheads, pushing the tides (and your eyes, slowly,
with their somber wine!)
Oxen!
Trailing isthmuses from your pasterns,
Touching on regions of seaweed, enormous mills,
Great empires and lands gorged with blood,
Oxen! Forcing the nocturnal gates before you,
The fan of tornadoes and timbers-
The west:
The Vendée softer than plumage,
The isles in the purple of rushes.
These are the spiritual lands, with their sad rain. The
peatbog, the dripping muzzles,
A dog, a footbridge swayed by the wind,
Over there, between the hedgerows, where the fine rain
is still
Beating down on a sound of carts and bells; a fragrance of
lime trees . . . And the last star
Sways on its greasy stem.
Pays! je m'agenouille, je touche l'herbe!
Je compte tes os; j'aime ton odeur de vin et de tabac,
De poils, de fourrure, d'aile mouillée,
Et les charrois d'hiver dans la noirceur des forêts,
Et le cor et la conque marine et les phares qui tournent.
J'aime entendre le Grec et le rapporteur romain
Parler de ce peuple de Bretagne et dire l'innocence qu'il a
dans le combat,
Et raconter sa joie et son amour de vivre:
J'aime leur entendre dire la couleur de ses yeux
Et qu'il offrait sa poitrine
Aux aigles des légions.
Auvergne que je verrai comme une roue de fonte, une
giration soudain figée, un œil, un lac noirci par la
chute des chênes, un soleil
Dont font pâture au centre les étourneaux, mais le chef
couronné de pétales, passant ainsi l'hiver,
Sous les nuées, les coups que rien n'arrête depuis l'océan,
Dans les fils de la Vierge voyant naître son vrai fils,
Qui est l'astre même, et le cavalier de l'écume, et la soie
rouge de notre chair.
Country! I kneel down, I touch the grass!
I count up your bones; I love your odor of wine and
tobacco,
Of rough hairs and furs, of damp wings,
And the winter baggage trains in the gloom of the
forests,
And the hunting horn, and the sea-conch, and the
lighthouses turning.
I love to hear the Greek or the Roman recounting
Stories of Brittany's people, their innocence amidst battle,
Their joy, and their love of living;
And to hear of the color of their eyes
And how they offered their breast
To the legions' eagles.
Auvergne I'll see as a cast-iron wheel, a gyration abruptly
congealed, an eye, a lake blackened by toppling oaks, a
sun
At whose center the starlings pasture, but the head
crowned with petals, thus passing the winter,
Under the stormclouds, the blows which nothing has
stopped since the ocean,
Seeing its true son born in the threads of the Virgin,
And the son is the star itself, and the horseman of foam,
and the red silk of our flesh.
Heureuse vallée! . . . A l'aube la troupe des poulains se
rabat sous les pommiers,
Un homme monte,
Pour la première fois la terre est devant lui; les seigles
sont bleus, ainsi que l'orge.
Il sait lire l'écriture des coquelicots; il voit ce cœur
affaité, cette couronne de graphite dans les flammes,
Dans un brasier de nielle l'oiseau qui brûle, et le sphinx et
le phénix sur le double fléau.
Il entre dans la demeure révélée: un duvet de feuillaison
s'empare des chevaux de frise,
Venise s'exhausse des miroirs, partage comme une bogue
son empire marin.
Dans l'incendie des ronciers, de son seul amour faisant sa
robe d'armes,
De son lougre, sur la lame verte, offrant au vent toute la
toile, salué, fêté par les corolles
Quand on lance sur la mer sa brassée de filets,
Dans un bruissement d'alouettes, -le cristal aspirant ses
derniéres couleurs,-
Voilà qu'il franchit la barre,
Et la Sainte sur son bûcher n'attendait plus que ce feu.
Heureux amants qu'une même fortune lie,
A la limite de l'éternité
Brûlant et engendrant.
Fortunate valley! ... At dawn the cluster of colts retreats
to the apple trees,
A man goes up,
For the first time the earth lies before him; the ryefields
are blue, and the barley.
He can read the writing of poppies; he sees this heart
tamed like a hawk, this crown of lead in the flames,
In the corncockles' brazier the bird all afire, and the
phoenix and sphinx on the double scales.
He enters the dwelling revealed him: a soft spring down
seizes the spiked defenses,
Venice rises from mirrors, shares her marine empire out
like the husk of a chestnut.
In a bonfire of brambles, she makes her coat of mail of
her only love,
In her fishing boat, on the green wave, offering all of her
sail to the wind, saluted and féted by petals
When her armful of nets is flung out on the sea,
In a rustling of larks-the crystal drawing in its last
colors-
There, it's passed over the bar,
And the saint on her pyre was only awaiting this fire. Happy
lovers linked by one fate,
At eternity's edge
Engendering and blazing.
Translated by Anne Winters

Structure

280 lines · 25 stanzas